SUR : « LORSQUE J’ETAIS UNE ŒUVRE D’ART »

Abordant le sujet différemment, mais s’imposant comme un virtuose du fantasme de toute puissance, E. E. Schmitt écrit sur le même sujet une cinquantaine d’années plus tard.

Durant ce temps relativement court, la mutation culturelle a été considérable. Personne ne se fantasme plus en évêque, en général ou en juge. (Peut être encore en chef de la police ?). Les fantasmes de toute puissance se sont déplacés vers la domination de la nature, du corps, du sexe. On assiste à un engouement pour l’art et la culture, toujours à la recherche du sensationnel, du neuf, du surprenant. Notre époque ne bâtit plus de cathédrales, mais des musées, aussi exhibitionnistes que pouvaient l’être les édifices religieux. L’art, la dictature de la valeur artistique, a remplacé en occident la dictature religieuse. Mais, à force de parler culture, il n’y a plus de vraie référence à la culture. La démesure hystérique autour du prix d’une œuvre d’art est admirablement décrite par E. E. Schmitt. Le « rien », le « minimaliste », l’ « excessif », enchantent aussi bien les foules qui investissent à tour de bras dans les phénomènes « modeux » guidées par le maître Publicité, ou le maître Evènement. Puisqu’on a tout dit sur l’homme, il convient maintenant de donner la priorité à l’objet.

C’est dans ce domaine que Schmitt traque l’hystérie moderne, dans une charge caricaturale publiée en 2002, intitulée sans ambiguïté « Lorsque j’étais une œuvre d’art ». C’est bien Freud et son affirmation selon laquelle l’hystérique n’a aucun intérêt à assumer son impossible désir, qui sont convoqués à travers ce titre.

Impossible de rendre compte de tous les détails hystérisants qui fourmillent dans ce livre. Je voudrais seulement faire apparaître ce qui lie ces deux auteurs que sont Genêt et Schmitt à travers leurs personnages clefs de maître hystérique et de sujet aux prises avec la dimension fantasmatique.

Plus mesuré, plus policé mais aussi provocateur que Genêt, Schmitt fait progresser l’intrigue à travers les aventures d’un sujet nommé Tazio Adam, en proie au désespoir de ne jamais être parvenu à polariser les regards de son entourage. Il est dans l’écrasement, comme l’ont été les personnages du Balcon quand la fonction les a privés de fantasme, de la capacité de se rêver. Il ne peut échapper à sa fonction de fils et de frère écrasé, il est dépourvu d’auto érotisme. C’est le Maître qui prendra en charge la réalisation de son désir, comme madame Irma avait la maîtrise de ce qui se passait dans son bordel. Contre la promesse de devenir un objet fascinant, il se remettra entre des mains qui le transformeront à leur gré, faisant de lui un personnage unique qui attirera fatalement tous les regards puisqu’il ne ressemblera plus à personne, mais deviendra une caricature du culte que notre époque a voué au sexe.

Si dans l’œuvre de Genêt la femme reste maîtresse, elle est chez Schmitt tantôt instrumentalisée, tantôt idéalisée. La « madame Irma » de Schmitt est un homme répondant au nom évocateur de Zeus Peter Lama. Patronyme plein d’humour et d’équivoque que chacun est libre d’interpréter à sa façon.

Pour que le maître hystérique prouve sa toute puissance, que le théâtre soit en place, il lui faut des témoins. La foule va alors jouer son rôle, toujours prête à admirer ce qu’on lui assure être admirable. En l’occurrence, l’incroyable culte du corps et du sexe fabriqué. « Le succès c’est d’ordinaire quelque chose qui ne vient pas de l’artiste, mais du public » (p.158)

Freud avait une piètre idée de la foule « qui veut toujours être dominée par une puissance illimitée. Elle est au plus haut degré avide d’autorité…, elle a soif de soumission…, le chef lui-même n’a besoin d’aimer personne, il est doué d’une nature de maître, son narcissisme est absolu, mais il est plein d’assurance et indépendant » (Freud Essais de psychanalyse).

Il n’a pas échappé à Schmitt que la foule avait elle aussi un pouvoir. Elle peut être soumise, influençable, mais elle est aussi versatile. (Genêt s’en était servi de la même façon) Elle brûle ce qu’elle a adoré, assurant à son tour le mouvement hystérique, en se libérant de ce qui l’avait conditionnée jusqu’alors.

Quelles sont les évidences qui lient étroitement ces deux ouvrages ?

D’abord, la démesure, partout.

Ensuite la primauté du Maître. Zeus Peter Lama jauge le monde à partir d’une île, comme madame Irma le jaugeait à partir son bordel. Deux lieus isolés du monde et chargés d’imaginaire. Il leur est impossible de renoncer à leur rôle, chacun étant persuadé de son utilité. Ils se vivent tous deux comme des bienfaiteurs. Le sadisme d’Irma ne vise que le bien de ses semblables, alors que celui de Zeus vise à utiliser et détruire l’autre, mais tous deux règnent sur le fonctionnement des hommes, et pensent qu’ils sont indispensables.

Tazio Adam ne se met en danger que parce qu’il se refuse l’accès à un fantasme réparateur. Incapable de compenser l’ennui engendré par son sentiment de médiocrité, il sera pris au piège de la réalisation de son désir : être vu, être quelqu’un de rare d’admirable d’étonnant. Le prix à payer sera insupportable, puisqu’il se verra écrasé par son succès, privé d’identité et de parole, donc d’imaginaire. Réduit à l’état d’objet, passant d’un maître à l’autre, il devient un objet et non plus une conscience.

Schmitt ajoute une dimension originale à son personnage central : Tazio Adam ne souffre pas seulement de l’indifférence parentale, mais il fait intervenir le rôle de la fratrie, sous la forme de jumeaux qui se suffisent à eux-mêmes, en même temps qu’ils concentrent tous les regards. Il a en fait peu exploité le thème de la gémellité, mais l’omniprésence de ce rapport fraternel rappelle le mythe de Caïn et Abel, dont je maintiens qu’il est aussi fondateur que le mythe oedipien.

Le symbole maternel est partout : à travers la couleur « rouge matriciel », la piscine nommée « Matricia » et surtout l’étonnante apparence féminine du docteur Fichet, chargé de sa transformation. Car cette nouvelle naissance, Tazio ne la devra pas à une femme, mais à un étrange personnage quasiment utérin, « qui semblait construit autour de son ventre rond »On retrouve d’une certaine manière l’image terrifiante de la maternité évoquée par Irma.

On constate beaucoup de similitudes dans les expressions « dostoïevskiennes »utilisées par chacun d’eux. »Ma merde triomphait, puante, stupéfiante, écrasante, triomphale, impériale, or comme tout auteur, j’avais de la complaisance pour mon œuvre ». L’idée que la gloire va mieux aux morts, les mots de « chibre géant »de « phallus de taille »utilisés par Schmitt, avaient été prononcés dans « Le Balcon » par le général et le chef de la police. L’idée de congélation censée assurer l’immortalité à ceux qui se pensent inégalables se retrouve dans les deux récits.

La femme est plus malmenée dans l’œuvre de Schmitt que dans celle de Genêt. Dans l’entourage de Zeus Peter Lama, elles sont misérables, transformées elles aussi en monstres aux chairs déformées, regroupées en une sorte de harem, vivant dans l’espoir toujours déçu de plaire. Elles ont moins de corps, moins de pouvoir de séduction que les prostituées de Genêt. Ces dernières ont une autre allure ! Quand à l’héroïne, Fiona, elle pourrait devenir, à la réflexion presque sujet d’épouvante, dans la mesure où elle gardera un pouvoir quasi phallique sur Tazio Adam, qui n’aurait plus de sexe que pour procréer.

Genêt ne craint pas de se présenter comme « étant l’hystérique ». Schmitt, bien qu’écrivant à la première personne, s’en garde bien .Il décrit de l’extérieur un phénomène capable de mettre les sujets et les foules dans un état hypnotique, mais il tient à ce qu’il y ait une morale, ce qui n’a jamais été dans le projet de Genêt, en cela plus proche de Dostoïevski ou de Céline. Schmitt est un homme du XX1° siècle, qui s’interroge sur le sens de l’amour et la nécessité de le réintroduire. L’homme écrasé par le pouvoir du Maître semblera trouver une issue dans l’amour. Une femme va le remettre au monde, le guider, le sauver, ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Cette dangereuse illusion, utilisée à la fin des contes, ne peut être hélas, que le début d’autres avatars. Ce que Schmitt annonce d’ailleurs d’une manière implicite.

Car si Tazio Adam échappe à ses persécuteurs, renonce à son projet narcissique, assiste à la décrépitude de l’œuvre de Zeus Peter Lama, ses possibilités fantasmatiques n’en sont pas restaurées pour autant. Nous retrouvons le héros ayant épousé la femme qu’il aime, mais d’une certaine façon, dénaturé. Il se retrouve comme « une maman » avec ses petits enfants nageant autour de lui. Loin de pouvoir s’attribuer un rôle de père, le sujet reste un être passif, lié au mythe de l’enfance par la grâce d’une épouse-mère toute puissante gardienne de l’illusion, comme l’était la magique madame Irma, tout comme demeure en chacun l’image fantasmatique de la mère.

Il y a quelque chose d’étrange dans la façon dont Schmitt prêche l’amour plutôt que la révolution : car là où règne l’amour se pointe la barbarie. Freud notait que « tout affaiblissement du pouvoir est un appel à la violence ». La « zéro agressivité » est une dangereuse utopie et le pouvoir du maternage ne peut qu’engendrer une contre terreur.

Les deux maîtres hystériques sont les personnages centraux de ces deux ouvrages. Madame Irma est certaine de conserver tout son pouvoir, en permettant à ceux qui le désirent de vivre leur fantasme. De son côté, Zeus Peter Lama ne renoncera pas à clamer son utilité : « sans moi l’humanité ne serait pas ce qu’elle est ». Les Maîtres hystériques sont de tous les temps et façonnent leur époque. Actuellement, ils ne se mesurent pas avec Dieu, mais avec la nature. C’est ainsi qu’ils dominent et font bouger les choses. Il est vrai que pour que l’histoire humaine soit en mouvement « il est indispensable qu’il se passe quelque chose ; l’entropie, c’est la mort » (J. Baudrillard : Le pacte de lucidité et l’intelligence du mal. – Galilée).

Ces maîtres sont le miroir des mères qui ont fondé les premiers pas du désir, éveillant ou éteignant chez leurs enfants toute capacité désirante. Car que font ils d’autre en réalité, si ce n’est de permettre au sujet d’accéder à la réalité de son désir ?

L’idée générale du livre de Schmitt rejoindrait la proposition de Diane Chauvelot « nous rejouerions actuellement ce qui se passait au temps des Romains …qui n’avaient pas de honte sexuelle, mais vivaient dans l’angoisse de la honte sociale ».Mais que de questions pouvons nous nous poser lors de la conclusion de « Lorsque j’étais une œuvre d’art » : Tazio s’exprime ainsi «  Je découvris que l’univers était beau, plein, riche, si j’acceptais, moi, d’être médiocre, vide, pauvre… Monsieur Schmitt, je vous préfère lorsque vous livrez votre intérêt pour l’homme Pilate et sans doute vous y reconnaissez vous mieux vous aussi.

En fait, pour Genêt comme pour Schmitt, rien n’aura changé à la fin de leur livre. Dès que la machine à créer les évènements dérape, le maître hystérique saura changer son fusil d’épaule selon le mouvement que toute culture est censée produire. Et la foule suivra. Chaque sujet retrouvera son état premier, les uns retrouvant leurs capacités de fantasmer, et l’autre non. Tazio Adam traînera à la fin du livre, son indifférence du départ. En cela sans doute Schmitt est il plus pessimiste que Genêt.

Qui est l’hystérique ? Celui qui soumet ou celui qui se soumet ? Celui qui est dans la toute puissance, ou celui qui est dans le désespoir de la satisfaction ? Celui qui a le pouvoir, ou celui qui est dans la rage ou le désespoir de ne pas l’avoir ? Fidèle à sa réputation, elle est partout.

 

Edith Cannac

www.la-psychanalyse.org