Introduction

Structure

Fantasme Hystérique (1)

Fantasme Hystérique (2)

Lorsque Genêt publie « Le Balcon » en 1955, il a compris que si le fantasme est scène, c’est du théâtre que l’on a besoin pour l’exposer dans une lumière aussi cruelle que séduisante.

Le fantasme et le réel, le sexe et le pouvoir, sont intimement mêlés dans ce grand classique de l’hystérie. Elle s’y faufile partout, mêlant réalité et fiction, jusqu’à égarer les spectateurs ou le lecteur . Dans un avant propos, l’auteur condamne avec violence chaque metteur en scène qui serait tenté d’en appauvrir le sens en le personnalisant à l’extrême, ou en le politisant. Mais comment éviter que chacun ne reproduise ce texte à sa façon ne serait ce que pour en rester le Maître ?

Genêt, c’est l’hystérique qui s’avance sans masque. Il accepte tous les détours, ne s’enkyste jamais dans un projet trop défini ,ne recherchant que la glorification de l’image et du reflet . Il s’est adroitement insinué dans cette intrigue où les femmes favorisent un jeu d’illusionnistes, pour permettre la réalisation de fantasmes-jouissances, sans que le poids de la fonction ne vienne en altérer le plaisir .

Tant que la situation reste ludique, elle sauve des pièges tendus par la réalité du pouvoir. Mais on ne pourrait se donner à fond dans ce jeu sans la complicité de quelqu’un d’autre, qui accepte de se soumettre au rêve de chacun. Du pouvoir le plus grotesque au mysticisme le plus inattendu, tout ce que suggère cette pièce concerne l’humain, y compris la mort issue logique de tout rêve réalisé afin qu’il ne cesse pas.

Si le fantasme a besoin d’un scénario, quel lieu plus parfait qu’un bordel pour exprimer le lien étroit et jubilatoire permettant de mêler le sexe, la fonction et l’apparence. Que les sujets se fantasment juge, évêque ou général, s’ils peuvent pousser le personnage jusqu’à la caricature juste pour y croire un moment, ils auront eu la liberté de se vivre « sujet désirant »sans que cela devienne une entrave.

Pour vivre un instant ces rêves de toute puissance ces grands hommes en herbe ont besoin de femmes . Ambigües à souhait, elles jouent le rôle de mères complices, toujours attentives à ce que l’illusion ne dure qu’un temps. Tour à tour coopératives ou castratrices, c’est à elles que Genêt confie la possibilité d’entrevoir quelque chose de l’ordre d’un ailleurs.

La grande figure d’Irma est là afin que nul ne s’égare dans l’illusion. La grande prêtresse de l’hystérie, c’est elle . Gardienne des rites, elle connaît tous les secrets et dispense de manière avisée les simulacres de jouissance. A Carmen qui lui demande si ses clients gardent présent dans leur tête un morceau de la fête qui a été la leur, elle répond : « ici, la comédie l’apparence se gardent pures, intactes…après ils ont l’esprit clair, ….ils comprennent les mathématiques, ils aiment leurs enfants, leur patrie, comme toi » Le théâtre fastueux qu’elle entretient autour de sa personne, lui permet de dominer sans problème les fantasmes qui fondent l’imaginaire de chacun .

En revanche, elle mitraille la maternité de façon rageuse : »la mère tue l’enfant dont elle accouche….le bordel doit rester un espace vierge,c'est-à-dire stérile » un endroit où il est interdit de se mettre à croire . Pourtant, comme bien des mères, elle reste la maîtresse d’un monde d’illusions, elle est « le maître hystérique » « C’est moi qui ai décidé d’appeler ma maison une maison d’illusion, mais chacun y apporte son scénario parfaitement réglé »

La révolution aurait pu mettre en péril le pouvoir d’Irma, elle met sans cesse en détresse ceux qui sont tentés par la pérennité. Bien que sachant qu’elle est toujours réprimée, Genêt, par son intermédiaire, s’assure que le mouvement ne cessera pas . « Les révoltés vont s’y croire….ils sont perdus, ridicules,voués à l’étroitesse d’un rôle qui n’ est plus un jeu » « La révolte est une épidémie. Elle en a le caractère fatal et sacré, les révoltés en veulent au clergé, à l’armée à la magistrature, à moi, Irma, mère maquerelle et patronne de boxon »…parceque je suis immuable.

L’amour, comme l’apparence sont dangereux lorsque on commence à y croire, le danger étant alors de se retrouver dans un monde triste et figé. Chez Genêt comme chez Schmitt, l’amour est un risque évident il ne peut entrainer que la désillusion .

Il en est de même pour la fonction .L’homme propulsé général par l’après révolution, se plaint de « la lenteur du carrosse » traduisant ainsi la différence existant entre la liberté donnée par le rêve , et le frein que la réalité impose désormais à son fantasme . En perdant son aspect ludique le rôle devient pesant et angoissant.

Théâtre de l’hystérie par excellence, le Balcon foisonne de rebondissements, de personnages ambigus,de répliques savoureuses et percutantes. Le Maître, les sujets, la foule, chacun participe à l’épopée hystérique, chacun est indispensable à l’autre. Impossible de les cerner vraiment, il faut lire et se laisser emporter par les dialogues où se mêlent le pouvoir, l’illusion et la désillusion, le sexe l’amour et la mort dans une constante chère à Genêt. L’important reste la force du fantasme de toute puissance, qui permet de ne pas se soumettre à la limite qu’impose le réel, et de pouvoir vivre somptueusement ce que la réalité obscurcit.

C’est à cette tentation que cèdera le chef de la police allant chercher dans une illusion d’immortalité la réalisation définitive de son statut d’autorité.

Peut on accuser Genêt de sadisme ?

Comme Sade, il était à la fois un familier des prisons et de l’univers théâtral. En investissant leur sado masochisme, ils refusent de souscrire aux conventions, et remettent ironiquement en question l’ordre social. Ils sont tous les deux dans l’outrance et la déchirure

Et pourtant on pourrait dire de Genêt qu’il est un anti Sade .Car sans jamais évacuer le sexe, il n’évacue jamais les autres dimensions de pouvoir et de sacré .Il affronte l’interdit, il le transgresse, déconstruit la morale, mais pour nous proposer une autre vision des choses .Sade entre dans ce qu’il écrit et nous force à y entrer .Genêt reste à l’extérieur, et nous égare en chemin sur la vérité de ses personnages .

Edit Cannac - www.la-psychanalyse.org