Introduction - Le fantasme hystérique entre Jean GENET et Eric Emmanuel SCHMITT
Par Edith Cannac le vendredi 29 février 2008, 21:01 - Lien permanent
Introduction
La constance de l’intérêt pour l’hystérie n’a d’égale que le malaise diffus qui reste attaché à ce mot. Impossible d’en donner une définition alors qu’elle « se traduit par des conduites contradictoires, qu’elle ébranle les tableaux cliniques et refuse de se laisser entraîner dans quelques certitudes que ce soit » (Lucien Israël)
Vouloir en écrire est une entreprise audacieuse, toujours liée à la conviction qu’on n’en dira pas tout bien au contraire. Le piège auquel on s’exposerait alors, serait d’être pris en flagrant délit de devoir bloquer ce qui est en perpétuel mouvement. Cette idée de mouvement permet de comprendre qu’elle ait pu s’inscrire avec pérennité à travers les différentes cultures sans qu’on réussisse jamais à la transcrire durablement dans l’ordre du « savoir ».
Mais faute de savoir, nous avons au moins une certitude à ce sujet : c’est qu’elle reste une façon accessible à chacun d’exprimer son inconscient, s’imposant là où on ne l’attend pas, toujours partagée entre domination, soumission et révolte. Elle s’inscrit dans une constante humaine, oscillant entre puissance, sexe, pouvoir et mort, toujours dans un « donné à voir »d’une troublante démesure. (Voir l’ouvrage de Diane Chauvelot « l’hystérie vous salue bien »)
Jusqu’au siècle dernier, le seul territoire de l’hystérie vraiment exploré se situait entre sexe et magie. Cette structure était considérée comme essentiellement féminine, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Retracer brièvement l’histoire de l’hystérie, c’est évoquer la mobilité qui ne cesse de l’animer : mobilité d’organe, des foules, des esprits, se manifestant à travers des conduites théâtralisées, jouant avec les limites. Qu’on la décrive à travers une valse de l’utérus, du pouvoir du pénis, de la toute puissance de l’esprit ou du défit à la mort, adoptant des masques différents selon les cultures, elle reste fascinante.
Rappelons que les rites amérindiens faisaient courir les hommes après des vagins « dentés » censés s’échapper la nuit pour dévaster les cultures. Des rapports égyptiens et mésopotamiens datant d’environ 1900 ans avant J.C. décrivaient de leur côté l’utérus comme un organe itinérant qui « n’ayant pas ce qu’il désirait, manifestait son mécontentement en se déplaçant de manière intempestive » (cité par Diane Chauvelot) et il faut, bien sûr, s’efforcer de lui faire regagner sa place.
L’hystérie est alors une manifestation essentiellement féminine. Cette idée d’utérus vivant, capable de mouvements, considéré par Platon comme un animal ayant une vie propre, par Hippocrate comme un organe itinérant parce qu’insatisfait, va véhiculer les fantasmes masculins.
Ces fantasmes manifestent aussi bien la crainte d’être piégé par ces organes dévorants, que la peur de ne pouvoir les satisfaire. Ce qui, dans les deux cas, justifie amplement le besoin impérieux d’en rester maître.
Il y eut tout de même quelques originaux qui essayèrent d’aborder le problème de manière différente. Les Grecs, se fondant sur le culte d’Asclépios, mirent à la mode un traitement des troubles hystériques par l’intermédiaire des rêves. Les temples dédiés à ce dieu étaient équipés d’un divan sur lequel, allongé, le patient était incité à parler de ses songes et à les interpréter. Nous n’avons rien inventé !
Galien, vers 170 après JC, rejettera les notions d’utérus migrateur, mais ne fera pas reculer les fantasmes liés à ces manifestations.
La fascination pour l’hystérie renaîtra au Moyen-Âge, mais elle sera alors démédicalisée, liée à la magie, à la sorcellerie, au religieux.
Pour comprendre cette évolution, il faut se rappeler qu’avec l’arrivée du christianisme, la virginité, la continence, sont devenues des valeurs supérieures à toutes les autres ; En fait, c’est bien toujours de sexe qu’il s’agit, mais en encourageant à le contraindre, contrairement à ce qu’avaient laissé entendre jusqu’alors ceux qui s’étaient intéressés à ce sujet.
Par le biais du religieux, la magie devient omniprésente ; Le mythe de la sorcière va solidement s’installer, les pires des sorcières étant souvent les sages femmes. L’homme doit se protéger de l’insondable féminin comme il doit se protéger du diable.
Il faudra attendre le seizième siècle pour que Paracelse impose l’idée que les maladies de l’esprit peuvent être à l’origine de troubles physiques. Mais c’est au dix-huitième que l’hystérie retrouvera tout son lustre. Mesmer en relance la mode, renouant avec le magique à l’aide du magnétisme. En fait, il découvre la thérapie de groupe et le pouvoir de la suggestion.
L’exhibitionnisme est de nouveau lié à l’hystérie. Les personnes que l’expérience du baquet ne guérissait pas n’étaient pas considérées comme hystériques, puisque non sensibles au magnétisme et à la suggestion. Les guérisons collectives, les cures tapageuses dites miraculeuses se multipliaient.
Son célèbre baquet est ainsi décrit par le marquis de Puységur.
(Page 2 De hypnose sophrologie et médecine). Rager
En réalité, le goût pour les guérisons miraculeuses n’a pas disparu aujourd’hui. On retrouve une forte tendance à allier guérison corporelle, psychologique et spirituelle grâce à des « interventions divines » se produisant au sein de groupes en incantations ou en prières. En cas de non guérison, on aurait tendance à penser que les personnes concernées manqueraient de foi. Comment ne pas sentir un petit relent moyenâgeux dans ces réactions qui rejettent un des aspects de la structure hystérique, la confinant une fois de plus dans un contexte réprobateur, ce que les adeptes de Mesmer avaient soigneusement évité.
Ce qui va sans doute permettre à de nombreux écrivains du dix-neuvième siècle de se revendiquer de cet état. Baudelaire, Mallarmé, se reconnaissent émotifs, passionnés, revendiquant leur côté féminin. George Sand au contraire cherchera à s’affranchir des préjugés liés à sa condition féminine. C’est le début d’une vraie révolution. Le romantisme fera de la mort le seul maître absolu, l’ultime possibilité d’exaltation. Parallèlement, Charcot, renouant avec le spectacle, exploitera les manifestations hystériques au moyen de la suggestion et de l’hypnose. Comme du temps de Mesmer, le « tout Paris se déplaçait à La Salpetrière, pour assister aux séances d’hypnotisme.
Les dés sont lancés. Freud, puisant le courage nécessaire dans l’enseignement de son maître, va approfondir le sujet. L’ancêtre « utérus » trouve naturellement sa place dans les fantasmes freudiens, s’étayant sur des intuitions géniales concernant la sexualité. Et une révolution s’enclenche : C’est l’hystérique qui enseigne à Freud, elle a été « le maître » qui donne les signes. Elle ose mener la cure elle-même, sa parole engendrera une autre parole.
Freud est passionné, mais on ne peut qu’être frappé par de la prudence qui deviendra la sienne, au fur et à mesure qu’il approfondira le sujet. Sans jamais le perdre de vue, mais en passant par l’étude du narcissisme, du besoin de toute puissance et des pulsions de vie et de mort, il élargira les bases permettant de mieux comprendre la sensibilité hystérique et d’introduire insensiblement la notion d’hystérie masculine
Masculine ou féminine, l’hystérie devient désormais une « œuvre d’art ». En effet l’œuvre d’art attire l’attention, elle permet à l’artiste d’exister, d’être reconnu, comme la conduite hystérique permet de s’imposer au regard de chacun .Et à partir du moment où on pouvait dire « il »en parlant de l’hystérique, il fallait bien s’adapter. Alors, autant en parler positivement. Témoin cette fameuse lettre de Freud adressée à Jung, datée du 2 septembre 1907 : « Ce que vous appelez l’élément hystérique de votre caractère, c'est-à-dire le besoin de faire impression et d’avoir quelque influence sur autrui, ces caractéristiques font de vous un maître et un pionnier ».
Belle ode narcissique, c’était une merveilleuse façon de se déclarer lui-même hystérique, mais Freud se protégeait vraisemblablement ainsi d’avoir tout à en dire, comme s’il n’arrivait pas à suivre le mouvement dans lequel il s’était tant impliqué. Tout en reconnaissant que les femmes qu’il avait écoutées restaient souvent maîtresses du système, il ne s’est jamais résigné à remettre en cause l’idée d’une supériorité masculine.
Longtemps le psychanalyste sera le relais symbolique de l’instance paternelle. C’est en miroir de la « butée freudienne » que Lacan ne demandera pas : « que veut la femme ? » mais « qu’est-ce qu’un père ? ». Il est certes difficile d’abolir des siècles de repères sécurisants au sujet de la position masculine, mais quoi qu’il en soit, la position freudienne est le point de départ d’une révolution inestimable.
Ce n’est plus seulement la pathologie de l’hystérie qui va monopoliser son histoire. Il ne s’agit plus d’être fasciné par la maladie, mais bien par cette structure commune aux deux sexes, liée au besoin de toute puissance des désirs éprouvés par tout être venant au monde, à sa démesure et à ses avatars
Edit Cannac - www.la-psychanalyse.org
Prochaine publication le 7 mars 2008